Statement by Geneva Call

Quand la guerre contre le terrorisme ferme la porte à l’humanitaire

Aujourd’hui la « guerre contre le terrorisme » prend le pas sur la majorité des stratégies politiques, voire humanitaires. Les groupes rebelles et autres guérillas sont listés terroristes et tout contact avec eux peut être condamnable. Ne serait-il pas temps de réfléchir à l’impact humanitaire de cette « guerre » et à innover avec de nouvelles approches ?

Ce 4 avril, journée internationale de lutte contre les mines, est l’occasion de souligner que l’engagement de groupes armés contre cette arme a permis de venir en aide à de nombreuses populations civiles.

Voilà 11 ans, le monde innovait: pour la première fois, la communauté internationale était capable d'élaborer une convention humanitaire et de désarmement en moins de 18 mois. La Convention d’Ottawa était née. Elle mettait les mines antipersonnel au ban des stratégies militaires et l’on pensait alors naïvement qu’elles allaient bientôt être définitivement éradiquées des conflits modernes. Si des progrès notoires ont été accomplis, le succès n’est cependant pas total. Quinze mille personnes sont encore victimes de mines chaque année, atrocement mutilées ou tuées. Et les principaux utilisateurs de ces armes ne sont plus aujourd’hui les armées régulières gouvernementales, mais les groupes armés non-étatiques auxquels la Convention d’Ottawa est fermée, puisque réservée aux seuls Etats. Certains mouvements de libération, guérillas et autres groupes rebelles utilisent en effet quotidiennement celle que l'on appelle l'arme du pauvre - facile à fabriquer, à transporter, et bon marché.

Ces groupes armés n’ayant pas accès à la signature de la Convention d’Ottawa, comment dès lors les lier aux normes de droit humanitaire interdisant les mines ? L’Appel de Genève a essayé de répondre à cette question en innovant. Cette organisation a créé un processus original et unique, l'Acte d'Engagement pour l’adhésion à l’interdiction totale des mines antipersonnel, similaire à la Convention d’Ottawa, mais à l’attention des acteurs armés non-étatiques, leur permettant ainsi de s’engager formellement à interdire les mines. Cette nouvelle approche consiste à ne pas se concentrer sur les classiques rapports et condamnations publiques des groupes, (naming and shaming) mais à les inclure dans un processus de responsabilisation.

Utopique? Pas tant que ça. À ce jour, 35 groupes armés ont signé l’Appel de Genève, accepté d’interdire les mines et pris des mesures pour épargner et aider les populations civiles dans leur zone de conflit (déminage, aide aux victimes, etc.)...

Toutefois, ces efforts d’engagement sont aujourd’hui contrecarrés par la tendance à lister nombre de ces groupes comme terroristes et à criminaliser ceux qui essaient d’entrer en contact et de négocier avec eux, même à des fins humanitaires. Or l’actualité nous rappelle hélas fréquemment que l'exclusion est contreproductive et qu’elle a tendance à radicaliser les positions, tout en durcissant les actions. Elle ferme en outre la porte à l’humanitaire et entraîne ainsi l’abandon de celles et ceux qui souffrent. L’approche inclusive des acteurs armés est au contraire à même de modérer parfois les attitudes les plus extrêmes.

«Engager» n’est pas «légitimer», ni «amnistier», ni même «encourager». Il est essentiel,  tout en négociant à des fins humanitaires avec ces groupes, de continuer à condamner les actes inhumains perpétrés contre des civils et d’affirmer clairement que certaines limites dans les moyens de combat ne peuvent, et ne doivent, en aucun cas être franchies.

A travers le processus de l’Appel de Genève, l’approche inclusive a fait ses preuves, des acteurs armés non-étatiques ont montré qu’ils étaient capables de se responsabiliser et de respecter des normes de droit humanitaire. Ce processus est porteur d’espoir et doit être désormais développé. Non seulement plus avant dans la lutte contre les mines antipersonnel, mais également dans d’autres domaines, tel par exemple celui des enfants soldats ou de la violence à l’égard des femmes, en particulier du viol utilisé comme arme de guerre.

La «guerre contre le terrorisme» doit désormais intégrer et accepter cette approche, afin de donner une chance à nombre de populations civiles qui souffrent dans des zones de conflits.

Elisabeth Decrey Warner
Présidente de l’Appel de Genève

 

 

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